Pollutions, réactions, questions

Table ronde contre la pollution, conférence contre la faim dans le monde, rassemblement chrétien, porte ouverte chez les Rosicruciens, manifestations pour humaniser la Terre ou pour la méditation transcendantale: en quelques jours, à Paris, profusion de réactions diverses contre les pollutions physiques et mentales.

S'il nous était besoin d'une raison pour un tel article, nous le trouverions aisément dans ce symptôme actuel; mais est-il vraiment besoin de raisons, d'un prétexte autre que celui que nous offre, hélas, la vie de tous les jours, avec ses événements individuels, nationaux ou internationaux?...

De l'une à l'autre :

Phénomène universel et permanent, tant fut écrit et dit sur ses multiples facettes et continue d'être répété et réétudié que nous ne ferions que rabâcher des lieux communs et des ritournelles déjà dans tous les cerveaux en développant les chapitres pollution de l'eau et de l'air, La Mer assassinée (M. J. Jaubert), pollution des sols, chimique, radioactive, La Pollution dans votre assiette (Venaille), La Lutte contre les Bruits (A. Darabond)... Facettes aux dangers bien concrets contre lesquels les groupements écologiques tentent de lutter.

Mais de telles pollutions, tant décriées de nos jours (et un peu tard souvent!) ne sont que la face visible d'une autre pollution, la maladie somatisée aujourd'hui d'une pollution mentale qui les a permises depuis des millénaires, en dépit des admonestations des plus lucides! C'est bien là que se visualise l'échec des religions, des philosophies, de la morale des écoles primaires de jadis, non point qu'elles fussent incompétentes, cependant, mais parce que l'être humain a refusé de les écouter... «Elles auraient fait de l'homme ce qu'il n'est pas encore», écrit Maeterlinck, s'il avait eu le courage de les suivre!

Or ce sont là les germes de toutes les pollutions de notre planète; si on ne les anéantit, inutile de prétendre mettre un terme aux pollutions de l'eau, de l'air, de la terre...
A l'image de l'Hydre de Lerne! ...

Ce n'est certes que la «chute» chrétienne qui se perpétue, l'avidya, l'état d'ignorance, que dénonçait le Bouddha, l'absence de «bon sens»: pourrait-il en être autrement, en toute logique?

La pollution s'avère donc La rançon de Prométhée comme le reconnaît L. Mallet dans son livre sur ce sujet. Intérêts financiers, orgueil de paraître, de posséder plus qu'autrui, hargne de ne pas dominer, de ne pas tout savoir, tout de suite... (et plus encore!): identiques motivations, en fait, toutes nées du besoin d'affrontement de l'homme et de l'homme.

Des luttes :

Qui admet ce besoin comme inhérent à la vie même, puisque générateur de son mouvement, doit admettre ce que le chrétien stigmatise par «il faut que le scandale arrive»: qui ose encore espérer un possible arrêt de ces combats polluants s'engage alors contre eux dans une lutte individuelle ou de groupe: pollution aboutissant à la schizoïdie, à l'individualisme outrancier, aux méfaits de la solitude, à la compétition belligérante: des groupes de défense du consommateur ou d'entraide sociale et humaine s'y attaquent, s'efforçant de neutraliser ces méfaits d'un peu d'harmonie, et des lignes ouvertes de radios aux analystes, en passant par toutes les thérapies de groupe, les conférences, les séminaires, les cours de yoga, de méditation ou d'artisanat, quelques exutoires au plus sont offerts, et des analgésiques, pour détourner un instant le polluable de la pollution et la pollution des oreilles, des yeux, du corps et du cœur du pollué.

Certes, tous enclenchent ainsi de nouvelles retombées polluantes (angoisse de l'informé, sa haine vis-à-vis des autres «qui lui cachent la vérité», la violence du prosélytisme, la disharmonie extérieure de l'obsédé idéologique); mais estimant qu'il est des degrés de pollution plus ou moins élevés, tous trouveront repos de conscience et de bonnes raisons pour se protéger du «malheur à celui par qui le scandale arrive»!

Telle est la signification de la «guerre sainte»... Et reconnaissons qu'il est préférable de voir psalmodier, danser ou prôner leur culte les adeptes Hare Krishna, ou les Adorateurs de n'importe quoi, que de rencontrer pickpockets, violeurs, racistes ou assassins au coin des rues! Mieux d'apprendre que quelqu'un jeûne pour «une bonne cause» que d'assister au spectacle des «grandes bouffes»... Remercions les philosophes qui croient pouvoir élargir les conceptions étroites de leurs contemporains, même s'ils n'exposent eux-mêmes que d'autres limitations et proposent l'équilibre et la sagesse en tirant nerveusement, à la télévision ou ailleurs, sur d'éternelles cigarettes, ou en trahissant par d'autres tics, leur inconséquence et leur déséquilibre. Félicitons les conférenciers, les maîtres es sciences ésotériques qui appellent à l'ouverture des yeux, même si, au nom de la tolérance et de l'amour universel, ils développent les castes, l'intolérance, la concurrence et le pouvoir de l'argent; admirons les écologistes et autres défenseurs de la nature, des droits de l'homme ou des animaux, d'aller à la rencontre d'aussi puissants et nombreux ennemis que les trusts mercantiles, même s'ils continuent eux-mêmes, par exemple, à faire tuer des animaux pour chaussures ou nourriture carnée tout en voulant protéger leurs fourrures et nier l'évolution des espèces! Soyons reconnaissants envers ceux qui égayent un peu la place publique de vêtements colorés, de sourires, de quelques paroles de bon sens ou de leurs chants de troubadours, même s'ils complexent parfois les porteurs de tristes blue-jeans ou nous extirpent de notre schizoïdie confortable et silencieuse, même si leur philosophie de comptoir ne s'élève guère haut, si les paroles de leurs chants contiennent d'autres messages polluants et leurs atours, parfois, de l'inharmonie...

Des questions :

Grâce à eux, les «mauvaises graines de baobab», partout depuis des millénaires, n'ont pas encore fait éclater la planète: Non, Saint-Exupéry, le Petit Prince n'est pas mort dans le cœur de tous les humains! Mais voilà!... Qui saurait reconnaître vraiment, sans subjectivité de classe, de culture ou de chapelle, de telles mauvaises graines et ne planter que des rosiers au lieu de ces espèces bâtardes dont nous venons d'évoquer la liste?...

Où commencent la musique, la littérature, la peinture qui enrichissent le patrimoine (et est-il vraiment, ce patrimoine, comme on nous l'a seriné pendant un an, notre littérature polluée elle-même et nos châteaux de parade?)? Où commencent le bruit, le stress, les émotions désaxantes? L'humanisme est-il vraiment le maintien des valeurs humaines de toutes les traditions (universelles, donc) ou seulement un arrivisme d'individualisme, d'arriviste, le collectivisme, l'uniformité opposés à l'Unité, l'Universalité, l'Amour (voir en cela les ouvrages de R. Guénon ou de J. Evola)?

Une radio libre... d'employer un langage approximatif et une fantaisie totale dans la prononciation de mots étrangers est-elle moins polluante que les émissions «officielles» ampoulées, conventionnelles ou bêtifiantes?

Certains consommateurs systématiques d'alcaloïdes de plantes pour une phytothérapie, polluent-ils moins leur organisme que la chimiothérapie des allopathes? L'obsession nombriliste du végétarien à la recherche de produits sains ou du nombre exact de lipides, protides, bénéficie-t-elle au mieux être de lui-même et de son entourage? Le laxisme est-il préférable socialement à une éducation restrictive? Les techniques parallèles à celles du monde tordu en sont-elles moins tordues? Qui ne dérange son voisin? Qui ne dérange la nature? Qui ne pollue point?...

Et cet article lui-même n'ajoute-t-il pas, sous-entendant une remise en question, une re-définition du lecteur, une souillure pour sa bonne conscience et son confort intellectuel, à la pollution générale? ...

Nécessités :

En toute logique, évidemment, polluer signifiant profaner ce qui est sacré et souiller, on ne saurait plus faire quoi que ce soit contre la pollution sans polluer et dépasser alors ce dilemme, avant d'avoir redécouvert et délimité ce qui est «le propre» de notre planète, le naturel, le sacré, le bien et le beau: notions toujours vagues, sinon inexistantes dans le mental pollué de la majorité de ses habitants.

La vérité n'est pas un concept relatif; or l'humain est relatif, il ne peut donc juger de la vérité; il doit dépasser préalablement sa relativité pour la retrouver. Certes, les Sages y sont parfois parvenus, ont suivi eux-mêmes les lois de la Nature, mais que leurs enseignements furent profanés! Que de pseudo-initiations depuis, qui ne sont que des rébellions métaphysiques, l'absorption d'autres bouillons de culture, des révoltes contre d'autres idéologies! Reste cependant que les vérités universelles demeurent encore par bribes dans certains ouvrages, enseignements, religions... et au tréfonds de l'être humain. Accepter la culpabilité cosmique, se voir polluant, souhaiter retrouver les valeurs éternelles sera un premier pas individuel dans la lutte contre la pollution extérieure; se surprendre rabâchant des lieux communs injustifiables, des théories inapplicables, inappliquées; noter son incohérence, le fossé entre sa théorie et sa pratique; s'observer jetant à terre billets ou papiers... Remettre en question son couteau électrique, sa consommation d'eau, son langage, son apparence; éviter les messages de ceux qui professent l'absurdité du monde, ne l'ayant pas compris, ou la violence, le suicide, la négation de la vie comme solution à la vie! Prendre en main son mental, son coin de terre et vouloir le nettoyer!

Ainsi la pollution ne révèle-t-elle pas ne s'attaquer qu'à ceux qui refusent de s'ouvrir à l'inconnu, à celui dont l'orgueil et les idées arrêtées l'obligent à s'opposer et à lutter sans savoir le faire avec justesse, au lieu de prendre ses distances et se dépolluer d'abord lui-même? On ne pollue en fait qu'un mental polluable, trop faible pour réagir par sa vérité «propre»; les pseudo-prophéties scandaleuses n'effrayeront jamais que l'avare, épargnant celui qui garde et se garde..., les pseudo-initiations également.

«Demanderez-vous à une marionnette si la répétition du nom de Bouddha peut amener la libération» questionne le bouddhisme; demanderez-vous à des êtres pollués (par les médias, les systèmes erronés, les leitmotive du nivellement) ce qu'est la pollution? Car voilà bien le nœud gordien: l'homme est un reproduit de sa société, comme on se plaît à le répéter, mais - l'œuf précède-t-il la poule ou la poule l'œuf? - la société n'est également qu'un reflet de l'homme. Ce qui nous pousserait peut-être à conclure par cette question: la pollution engendrée par l'être humain n'est-elle pas le seul moyen de lui faire prendre conscience de son incapacité à gérer harmonieusement sa planète et de son incroyable orgueil à croire avoir pu et pouvoir le faire?

La Lumière sortira peut-être de ces ténèbres de pollution, sauf si ces ténèbres sont celles du fameux champignon atomique!

Emmanuel-Yves Monin

 
Article d' Emmanuel-Yves Monin,
paru dans "le Mouna Frères" 1983.

 

Pour le Maintien des Valeurs Traditionnelles