"Maintenir le celtisme...

"Que signifie réellement cet impératif des revues néo-druidiques, sinon conserver des valeurs sous la forme prise par leur véhiculation à une période donnée et sur un territoire donné?
Or le mot Celte est une "désignation éthique générale s'appliquant à des peuples considérables et fort éloignés" (H. Hubert. Les Celtes, page 25), aux langues multiples autant que les expressions; mais dans toute société primitive, d'un bout à l'autre de la planète, c'est la classe sacerdotale qui maintient et enseigne les valeurs universelles structurant harmonieusement les relations, les manifestations, l'équilibre de tous, de la vie quotidienne aux créations, de l'individu au groupe et à l'environnement. C'est là – tant que les membres de la société l'incarnent – leur "unité" (voir Justin XXXVIII - 4 - 10).

Certes, dans une société moderne, donc non traditionnelle, il est difficile de vérifier ce processus, les prêtres n'assumant pas leur rôle; et les autres "castes", de toute façon... et à juste titre, ne les écoutant plus; mais on notera cependant sa perpétuation déviée dans le shéma du "connaissant instruisant le peuple" via les savants, légistes, éducateurs, journalistes, spécialistes en tous genres, conventionnels [1] ou parallèles, qui "font l'information".

La perte de la fonction spirituelle "officielle" a engendré sa parodie et l'enseignement obligatoire de formules, de lois, d' "idéaux" et leur pratique catastrophique! A la place des vérités traditionnelles des Connaissants, les inepties, les vérités relatives et momentanées, des restes de la sagesse ancienne détournés par le folklore et la superstition de leur fin véritable, ou déplacés sous le terme de "spiritualité", de la quotidienneté: le "Big Brother" tout puissant des romans de science-fiction dirige les cités (vers quoi ?)!...

A en croire les témoignages transmis, double était la fonction de cette classe sacerdotale, car en plus de la gestion des affaires de la cité et de toutes ses activités par ses connaissances pluri-disciplinaires, elle transmettait la Connaissance aux apprentis.

Vouloir maintenir le Celtisme signifie donc conserver cet Enseignement; or cet Enseignement est le propre des Druides qui en avaient la Connaissance naturelle révélée: la Connaissance se différencie des connaissances, comme l'Initiateur du professeur, par le fait que le Connaissant ne connaît rien, dans le sens conventionnel du mot, mais à proprement parler, sait tout de Source sûre (= naître avec) puisqu'il est le relais entre Ciel (l'Unité, Dieu, le Cosmos, le Tout) et la Terre. A même alors de distribuer les connaissances : "homme de science" dit H.Hubert (page 277, op.cité) car "homme de Dieu".

Les disciples, certes, pouvaient aussi transmettre ces connaissances apprises, mais les connaissances, fort utile certes, ne sont pas la Connaissance et même empêchent Celle-ci qui seule peut octroyer les autres connaissances, à chaque instant et en chaque situation. Fixer ces connaissances aurait été croire à la valeur des expèriences relatives (en dépit du bon sens qui prouve bien le contraire à qui veut regarder!); il en fut ainsi des "secrets" des Compagnonnages jusqu'à nos jours encore!

Ne demeure donc plus, pour qui veut retrouver le "Celtisme", que de devenir Druide lui-même, c'est à dire, répétons-le, relais entre Ciel et Terre avec ou non fonction enseignante: c'est bien là ce que toute "initiation" - au sens originel du mot et non au sens profané - propose et est, quelle que soit sa filiation.
Que cela puisse ou non se faire, la conclusion est: l'Initié sera t-il "Druide"? Son message: Celtique?
Oui, dans le sens originel des mots: non, dans le sens figuratif, historique, émotionnel.

L'Initié maintiendra, transmettra les vérités éternelles sous la forme convenable à l'époque et au lieu concernés, comme cela s'est toujours fait, dans toute civilisation, même si occulté parfois. Il ne "fera" pas plus du celtisme que Bouddha du bouddhisme ou Jésus du christianisme! Et les étiquettes – obsession des insécures et des logiciens – ne les préocuperons pas!

Peut-on ainsi devenir Druide au sens originel du mot, c'est-à-dire "très savant", Connaissant?
Certes, toutes les traditions, jadis, ont vu de tels Initiés et répétons-le, nous ne prenons pas ce mot dans le sens vulgarisé d'aujourd'hui! N'a droit à ce titre, dont-il n'a cure de se parer lui-même d'ailleurs!, que celui qui incarne, dans son existence quotidienne et toutes ses paroles, l'Etre parfait.

Certes, de nos jours, facilement se dira "parfait" ou "connaissant" qui "brillera" un peu plus que la foule... et ses paroles soi-disant inspirées ne trouveront plus guère, dans une France dont les intellectuels ne sont point des Platon, Xénophon, Dante, Ibn'Arabi, ni des Abélard ou Saint-Anselme d'antan... des cerveaux capables d'en dépister les défaillances de rigueur et les absudités!
D'autres peuples, sur ce plan, peuvent encore aujourd'hui aider à ce constat, dont les simples penseurs ont conservés l'art de l'herméneutique et de la dialectique, dans le sens véritable des mots, encore une fois, et non dans leur acception actuelle péjorative, bien commode pour effacer la réalité d'une science inaccessible à la plupart!

Y aurait-il un Druide digne de ce nom, il ne se déclarerait certes pas druide, tout comme un authentique Rose-Croix ou Libéré-Vivant (jivan-mukta) ne se valoriserait de tels noms-attributs! Se pavaner n'est pas un signe de perfection; par contre, les actes trahissant toujours l'être, avec un tant soit peu d'observation, on ne saurait affubler soi-même d'un tel titre de dignité qui sous-entend une éthique, des capacités sur différents plans (voir les textes de l'antiquité sur ce sujet, retranscrits un peu partout !), le premier personnage venu! De même pour les Bardes qui devraient au moins maintenir les chants sacrés, et savoir "chanter" comme des poètes dignes de ce nom (au sens réel, ethymologique).

La condition sine qua non pour distinguer un Connaissant (un Druide) d'un apprenti-sage, l'intuition ou l'intelligence discursive faisant défaut ou n'étant pas assez aiguës?

 Son autonomie : il ne compte ni sur autrui ni sur un objet
(cigarette, alcool, livre,technique, argent, métier, etc...) pour:
  - se valoriser
- s'équilibrer
- se sécuriser
- enseigner ("le Connaissant" n'enseigne pas, il partage", [Karuna]).

"L'Homme parfait est l'image de Dieu sur la Terre, le pivot, l'axe de l'univers, le préservateur du monde" (E. Dermenghem in Al Faridh, Eloge du vin): un tel être, un de ces "justes, colonnes de l'univers" (paraphrase chaldéique du Cantique des Cantiques in P. Vulliaud, p. 91), il est aisé de le concevoir, ne saurait pactiser avec les aberrations humaines de la société actuelles: n'ayant nul désir personnel, comment pourrait-il s'efforcer de gagner des adeptes, de l'argent, même pour "aider l'humanité", même pour relancer un celtisme historique?

Il n'a "aucun point de vue à défendre" (Castaneda, Feu du Dedans, p. 47).
"Il ne déforme pas son monde en le pressant" (id.Voyage à Ixtlan, p.75) ; comment serait-il "triste de l'état actuel de l'humanité"? Comment pourrait-il "pester contre le monde" [2]? C'est sans bruit que les Druides se retirèrent des apparences, "en laissant à peine trace de leur passage"! (Castaneda, Voyage à Ixtlan, p.75) ; de même Socrate... "Lorsque je me révolte, c'est que je n'ai rien compris", disait Saint-Exupéry ; et le soufi "N'insulte pas au siècle, car lui-même est Allah"... et Lao Tseu "Le Sage ne se préoccupe pas des affaires publiques"... et la Bible "Pardonne-leur, Seigneur, ils ne savent pas ce qu'ils font"... et le Coran "Dis Allah et laisse le monde à ses affaires", etc... [3]

Le Druide n'est pas "comme les animaux, ordonné selon de pesantes routines" (Voyage à Ixtlan, p. 71), ni "comme l'homme moyen, suspendu à son semblable" (Histoire de Pouvoir, p.15).

En connaissez-vous un? Tant mieux! Alors, suivez son exemple, si le désir naturel d'atteindre à ce que vous êtes vraiment, se fait sentir en vous.

N'en connaissez-vous point? Tant mieux! Vous ne risquez pas de prendre des vessies pour des lanternes!
Mais dans ce cas, inutile de prétendre "s'accoucher tout seul" (R. Guénon) du Druide en vous! La Connaissance n'étant pas de même source que les connaissances, le mental binaire ne peut atteindre au méta-physique unifié, le désir d' "autre chose" empêchant, après le dualisme instauré, le retour à l'Unité.

Mais, ceci accepté, quelle humilité sans humiliation, quelle prise en main de son quotidien dans la simplicité et non plus dans des concepts de trascendance qui, étant concepts, ne peuvent être transcendants! Quel réalisme, quelle sagesse naturelle... païenne, dira-t-on certainement!

Ce qui est, a-t-on besoin de le préciser, la vraie nature de base pour le futur "état" [4] de Druide à dé-couvrir!

Que tout soit qui doit être!

Emmanuel-Yves Monin

NOTES:

[1] que l'on dit souvent, par oubli ou orgueil (?) "traditionnels": école traditionnelle, médecine traditionnelle, alors qu'il ne s'agit que de techniques profanes.

[2] Contrairement à la mentalité moderne, beaucoup de "questions" ne se posaient pas pour les Druides (voir H. Hubert, Les Celtes, p. 29 et passim) pas plus que pour les peuples encore traditionnels d'esprit (voir contes, etc... d'Afrique ou d'Aborigènes australiens).

[3] Voir également dans Le manuscrit des Paroles du Druide, le texte sur le sens du renversement des menhirs.

[4] Ce que les Traditions nomment Paradis terrestre et Paradis céleste, al Tuatha de Danan et le Sid celtique, la seconde naissance et le Trismégiste, la Sagesse humaine et la Sagesse Eternelle (Suso), fana et fana al fanai, etc... ; nature de base et "état" de Druide.

 

Article d' Emmanuel-Yves Monin paru dans la revue "Arkologie".

 

Pour le Maintien des Valeurs Traditionnelles