Coup d'oeil
sur la chanson calédonienne

La Nouvelle-Calédonie qui a su inspirer des écrivains, aussi bien anglais (voir notre numéro 151) que du terroir (les Contes de Poindi, la Chanson du Caillou) n’a inspiré qu’un nombre très restreint de compositeur de chansons. Beaucoup de poètes, certes, ont chanté Nouméa, ses alentours et les plages de notre pays, et plus d’un  continue à le faire dans notre «coin des Poètes»…Mais ils la chantent… sans musique et sans chansons.

Pourquoi cela? Il faut, pensons-nous, voir dans ce phénomène trois raisons bien distinctes: la première est que le «marché» calédonien est restreint; faire un disque coûte cher et l’affaire, sur le plan commercial serait certainement peu rentable, si elle ne se solde pas par un déficit.

L’autre raison, peut-être faudrait-il la trouver dans le fait que le Calédonien n’aime pas chanter; contrairement à certains autres peuples (Américains, Allemands, Tahitiens), et contrairement à ce que la presse publicitaire peut raconter, nous sommes un peuple silencieux, du moins presque muet dans le monde de l’expression chantée.

Les jeunes apprécient encore les chanteurs, mais rares sont les grandes personnes (d’après nos sondages relatifs aux émissions de variétés de la Télévision) qui les écoutent ou chantent elles-mêmes, le matin ou le soir sous leurs douches… Nous sommes un peuple légèrement triste…Non?... Et chanter est l’expression la plus naturelle de la joie de vivre! Quand à la troisième raison, elle est de taille: il faut un certain talent-et même un talent certains-pour composer des chansons sur une ville et un pays, sans tomber sur des clichés, dans de la mauvaise prose ampoulée et ronflante, dans de la poésie de bas étage, bêtifiante, sentimentalo-dramatico-mélodramatique!

Et cependant, certains s’y sont risqués. Nous ne les connaissons pas tous. Ceux que nous vous présentons aujourd’hui ont pu toucher le public, un jour ou l’autre, et y laisser un souvenir…

Celui dont presque tout le monde à entendu parler, c’est bien entendu Gabriel Simonin. C’est une époque… Plusieurs chansons datent de 1945, et, en plus de 20 ans, le style de cet art a profondément changé. Ses chansons nous paraissent mièvres et trop sentimentales, mais si nous nous plaçons à l’époque où elles étaient interprétées, nous sommes obligés d’admettre qu’elles étaient «dans le vent» et de qualité… Jean Lumière célèbre à cette époque, ne les avait-il pas à son répertoire, et ne les enregistrait-il pas?...

Cette île française pleine de beautés
Cette belle ville d’espérance .   (
murmure-t-il dans « Paris-Nouméa »)
Il est une île
Bien tranquille
Dans l’océan, comme un navire à l’abandon
Dont on ne fait pas attention.   (
sussure-t-il dans « Nouvelle-Calédonie »)

Et dans « Niaouli »:
Mais tout là-bas dans le grand océan
Dans un pays doux et charmant…

Dans «La Merveille du Pacifique»:
Un bel Eden féérique.
C’est une petite île
Si douce et si tranquille…

Qualificatifs que reprend « Nouvelle-Calédonie »:

Il est une île
Bien tranquille
Dans l’océan,
Beau pays au doux climat…

Certains puristes se récriront qu’il y a des fautes; Françoise Hardy elle-même en fait. Nous n’en retiendrons que cette sensibilité et ce désir de faire aimer à des milliers d’êtres humains «Cet Eden charmant» (Sérénades Calédonienne) et de bercer les rêveurs avec les images qu’ils souhaitent:

Les oiseaux aux voix radieuses…
Les grandes vagues charmantes   
- (Merveille du Pacifique).

Les embruns de ses grisantes plages…
Les parfums de sa brousse sauvage…  
- (Nouméa).

Avec des images, mais aussi avec des virtualités de sensation; bien dans l’esprit de l’épique du Tango…

Par les doux soirs
Au clair de lune
Le cœur plein d’espoir
On ne voulait plus quitter sa brune…  
- (Paris-Nouméa).

Et avec un sens très vif de la publicité !...

A Tahiti
Passa Loti
Mais tandis qu’ici
C’est toi qui nous séduit…   
-(Paris-Nouméa).

Les jeunes Calédoniennes
Feraient envie
Aux plus jolies Américaines
Leur grâce, leur charme et leur entrain
Empêchent à tous d’être chagrin…
    « Nouvelle-Calédonie ».

C’était à l’époque où on se laissait bercer par les chansons, où l’on aimait à rêver… Aujourd’hui, la chanson à changé de but, et peut-être ne pouvons nous plus goûter, comme nous l’aurions fait il y a 20 ans, avec la rapidité de nos avions et la fréquence de nos dépaysements, cette évocation de Nouméa, à l’usage des parisiens au ciel gris:

Doucement adossée
Aux coteaux bigarrés
Sous un ciel d’azur
Toujours pur
Comme une jolie parure
Aux bizarres ciselures…
Tu es l’âme jolie de la Nouvelle Calédonie…
Ton manteau de verdure
Tissé par la nature
Rehausse ta beauté parfumée…

A peu près à la même époque, François Jacquelin et André Soyer publiaient à Paris, leurs chansons calédoniennes, interprétées sur disque par les indigènes calédoniens «Volontaires du Pacifique». Si nous trouvons là, plus de variété que chez Gabriel Simonin, nous trouvons aussi beaucoup de grandiloquence. Des platitudes prosaïques, des inversions pénibles, mais aussi beaucoup de force dans l’expression de la passion, de la sensibilité, en un mot, beaucoup de talent pour nous faire partager leur amour de la Nouvelle-Calédonie.

Nombreuses sont les descriptions de la nature, descriptions plus percutantes que chez G. Simonin :

Coraux irisés, fleurs surnaturelles,
Scintillent dans l’eau pure, immatérielle,
Sur le sable du solitaire îlot…
Et siffle rageur le grand océan
Dans les madrépores barrant son néant
…   - (Au Grand Récif).
Toute la plaine
Mer incertaine
Et vague ondoie…
    - (Sous le Grand Bourrao).
C’est l’azur du ciel posé sur la mer…
Les flots bleus sèment leurs tout blancs moutons…  
- (Horizon Calédinien).

Mais nombreuses sont aussi les évocations de la vie sous les Tropiques :

Si je chante dans le vent l’amour que j’ai pour elle
C’est que l’aveu que j’en fait, est doux à mon tourment…  
- (Amour indigène).

Et en particulier de la vie indigène, avec «La Mort du Chef» (un peu trop grandiloquent):

Dans la grande case où travaillant et fort
Il venait poser sa très noble tête…  
- (Amour indigène).
«Vive la France» viendra sur sa bouche !

Ou «La Pirogue», et les «Petites Histoires» :

La flèche faîtière
Qui fusait dans le ciel
En image altière
Ne luit plus au soleil…

Des chansons qui, étant plus réalistes que celles de G. Simonin, nous sont peut-être aujourd’hui plus proches :

Jamais ne s’effacera Nouméa
Le souvenir de mon enfance
Et c’est plus tard depuis le Mont Coffyn
Dont la masse toute ronde épaule
La ville et le Quartier Latin
Qui se voit sous ce symbole
D’entre les fleurs de niaoulis d’argent
Au lointain bleu, cet arc qui

(lire la suite page 6) ... Et malheureusement nous n'avons pas pu retrouver la page 6....

 

Article d'Emmanuel-Yves Monin, paru dans le Journal Calédonien, en 1967.

 

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