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La Voix: Voie entre pensée et réçit

Article d'Emmanuel-Yves Monin (à partir de Gauvain et le Chevalier Vert)

Cet ouvrage du XIVe siècle est certes fort plein de ces thèmes mythiques éternels que nous retrouvons dans tous les pays du monde et qui nous permettent de bien percevoir leur origine méta-physique (quête de l'inconnu, décapitation, aides protectrices, miracles, etc.)... Mais ce n'est pas avec eux que nous en aborderons la lecture ; il nous a paru plus intéressant en effet de pénétrer au-delà de l'imagerie, dans une trame parallèle à la traditionnelle Aventure initiatique conduisant du Chaos à la Révélation ; dans une trame plus subtile mais véhiculant le même message édifiant : le Cheminement du multiple des sons à l'unité du Silence ; la Voie de la Voix !

Comme il a conscience, l'auteur inconnu de Gauvain et le Chevalier vert (Note 1), du rôle de la Voix comme Voie, déjà, entre passé et futur, entre faits et mémorisation, entre "oï" et "transcrit" ! Ne prévient –il pas très nettement son lecteur, dés les premiers vers de son long poème, d'un tel processus de transmission? "Si voulez or ce lai, le conterai de suite comme il me fut conté (...), tout comme il est fixé et escrit en istoire elegante et jolie, et enfermé dans les justes lettres, selon de cette terre la tradition" (vers 30 à 35) ... "Comme j'ai oî conter"..."d'une langue", répétera-t-il plusieurs fois par la suite (34,36,144), utilisant toujours les mots exacts ("le nomme de son nom comme ores il se nomme "(v.10)...
Alma L. Gaucher dont nous utilisons l'excellente traduction française, ayant compris l'importance, pour l'auteur, de tous les mots qu'il manie avec une extrême dextérité dans ses vers constamment allitératifs, usera de l'expression "évoquer" pour traduire le moyen-anglais "to shawe" (monter), un... vocable qui traduit parfaitement deux des sens du son VOI , sens qui vont nous servir de Fil d'Ariane pour étudier la présence et les fonctions de la Voix dans ce texte particulier, mais également nous permettre de découvrir un canevas plus général applicable à d'autres.

LA VOIX ET LA VOIE :

Notre auteur expose lui-même très fréquemment des structures où rassembler systématiquement la multiplicité des sens du mot VOIX ou de ses fonctions: il note en quelques vers (1538-1553), par exemple, qu'elle sert, cette Voix, à plaisanter, à traiter un sujet, débattre de certains thèmes, questionner, agir sur quelqu'un, transmettre une pensée ; à défendre, à divertir...'
A partir de cette liste, il élaborera plus tard (1763-1766) une synthèse plus simple; la Voix, conclura-t-il alors, n'a que deux seules fins: égayer l'existence ou "prononcer des paroles vrayes"...
Tout ce poème ne sera donc que le déploiement de cette thématique de base par l'intermédiaire du récit d'une "grande merveille", "inconnue" et didactique (93-94), comme, nous dit-il, se plaisait à en entendre le roi "Arthure"... Le poète utilisera, pour ce faire, le multiple des voix (humaines, animales, etc...) issues de la voix originelle méta-physique ( dans le sens de  "nature naturante", de logos), de cette Voix originelle qui transmet la Voix humaine et la connaissance de la Voie, c'est-à-dire  du Voyage de tout être humain sur Terre.
Dit autrement : l'Intelligence émettant la Conscience individuelle et celle du Cheminement...
Mais l'auteur nous montrera aussi la possibilité de réunification de ces voix multiples naturelles : elle se fera depuis les matériaux de la voix humaine (intérieure comme extérieure), par la "voix" des animaux, des oiseaux et des autres éléments de la "nature naturée" (rochers, torrents) ou par des symboles fort  expressifs, fort  parlants (!), jusqu'à la voix du... silence!
Tout parle, en effet, pour l'auteur, car le propre de la Voix, c'est de transmettre en Sons, différenciés ensuite de multiples manières, toutes Voies de communication ! Tout parle, parce qu'il n'est qu'un seul but à la Voix : être viatique, transmettre, être Voie entre pensée et expressions.

Suivons plus méticuleusement ce processus de transmission, le "trans-dit" de la Tradition, expliquera la Langue des oiseaux si prisée  par le Moyen Age (Note 2), cette Tradition sur laquelle insiste tant le poète dans cette trans-cription, et à laquelle nous devons ajouter la facette de la "coutume" ("prise par noblesse"-31-). Toutes les deux, la Tradition et la Coutume, l'Idée originelle et ses adaptations colportent les "aventures" (6), les "merveilles d'ancêtres, de combats" (95), les "réputations" (259), ou maintiennent les souvenirs, les chants, les habitudes (joutes, signes, expressions, techniques, fêtes, etc...).
Le Folklore, les Contes, les Légendes en sont les expressions : ce sont des voix porteuses de Sens (mentalisation, intellection) et du Sens des Sons ; seuls les "justes sons" (35) la fixent, dit l'auteur inconnu de ce  texte : par les allitérations, la poésie dite imitative ou, comme nous le dirions aujourd'hui, "mantrique" ; et plus prosaïquement ( !) par l'intermédiaire des Mots, des Paroles, ces démultiplications des Noms, dernières vocalisations symboliques et intelligibles de la Voix. "Exposer en paroles", "enseigner", dit expressément l'auteur (1506,1540,1534)...
Pour aboutir finalement à la Voix se taisant (la Voix du Silence) qui octroie la Voix de la Connaissance du sens de la Voix, sa raison d'être méta-physique.

Ainsi pourrions-nous dire que peu importent les épisodes détaillés de l'aventure de Gauvain ici rapportée : la seule observation des différentes formes de Voix exposées, ainsi que leurs enchaînements, nous offrent le résumé des événements, l'essentielle ligne de force dans laquelle l'auteur tente de nous faire pénétrer pour atteindre son message-conclusion, à savoir le maintien de la "pureté" : le Chevalier sera vu "sans faute dans ses cinq sens"-640), à travers les Épreuves destinées à le tester , pour, en même temps "mettre à l'essai la fierté" de la Table Ronde (2457).
Nous assistons successivement aux 3 épreuves de toutes les traditions : à une Épreuve physique où le courage de Gauvain sera ... éprouvé ; elle sera imagée pour nous par ce Héros acceptant d'être décapité, de "subir un coup sans résistance" (2323); à  une Epreuve émotionnelle où il assurera ouvertement "ne pas avoir besoin d'amie" (1790); et enfin, à une Epreuve mentale où il saura accueillir "courtoysement par excellente conduite" (1759) la Dame qui le harcèle avec une grande subtilité intellectuelle !
Il triomphera de ces épreuves "initiatiques", en prouvant qu'il sait se défendre "si bien"(1551), c'est-à-dire  sans employer une force "point de mise"(1499) : grâce à son seul "cœur franc" et ses bonnes manières (1550, 1661)..."Ni me plaindre, ni pleurer" (2157) ! ... conclut notre Chevalier ! "Obéir en tout à Dieu et en Luy me confier" (2156), ne jamais "crier", car "'hélas' ne m'aidera mie" (2209) afin que mon âme soit "sauvée à sa sortie" (1879) : c'est bien l'itinéraire (la Voie) et le But que la seule étude de la Voix, dans cet ouvrage, nous résume d'une manière abstraite et symbolique. La Voie du parfait Chevalier n'est-elle pas ("comme il sied a chevalier" ! (1303) de laisser la Voix de "Dieu" l'inspirer, se manifester par lui, en pleine maîtrise de ses "esprits" (1755), dans toutes ses formes corporelles qu'elle anime alors?

Mais qu'est cette Voix de Dieu ? Comment en est-il animé, ce Chevalier?
Il l'est vocalement par sons, tons et par l'art de nommer par les mots "qu'Il bénit"(292); et ce, intérieurement...
Comment ?  En songeant, "en pensant secrètement", en "compassant dans sa conscience" (18955,1196)...
Puis, extérieurement, en parlant, sans interférence avec des pensées de "rêveur", de "fol", de "gré" (1663), de récriminant, d'être ordinaire même, tout simplement !... Peu lui chaut même la "perte de (sa) vie, à dire vray" (355) Et n'avoua-t-il pas être le Chevalier "d'esprit le plus simple" (354) ? Oui ! Pour le passage de la Voix, une seule règle : "Hony soyt qui mal pence" (2531) ! Nous reconnaissons là la fameuse Réceptivité prônée par le New age et si à la mode aujourd'hui, obtenue par absence de rationalisation ou mentalisation. Par confiance !
Notons que cette Voix anime également tout le corps du Héros, lui indiquant la Voie à suivre, lui suggérant les justes attitudes à avoir : engagements dans l'aventure "initiatique", dégagement hors de l'aventure amoureuse ou désengagement face à la stagnation profane ! La Voix ne lui suggère-t-elle pas, devant ces situations, d' "implorer" (341) le Roi pour servir à la défense de la renommée de sa cour, de donner à la Dame "une parole pire que tout" (1792) et de dire "nenni" à l'invitation de son hôte ?... Ce qui fit que "point n'y consentit" (2471).

Nous retrouvons là les trois niveaux de lecture rappelés régulièrement, au fil des temps, de manière plus ou moins précise, mais que, avec Saint Thomas et Dante, par exemple, nous retranscrirons par les mots: littéral, allégorique et anagogique...
Tout d'abord, une lecture littérale de Gauvain et le Chevalier Vert nous fait découvrir les Sons et Tons (et Tonalités) variés de l'Être humain, de la nature et des événements ; tellement nombreux et bien définis les bruits, chants, cris, voix, paroles !... Une lecture symboliste les met en parallèle les uns avec les autres pour exposer l'unité de Résonance et les Résonances (= sens) de tous ces Sons. Par une lecture anagogique, enfin, nous découvrons le Sens de ces sens...
Expliquons-nous plus précisément par les exemples que nous fournit ce texte...

LES SONS :

La Voix étant, comme le notent tous les dictionnaires et comme l'indique bien l'auteur, l'ensemble des sons sortant des bouches humaines ( "il parla de sa bouche" – 447, "je le dirai avec la langue" -32), écoutons les puisque notre attention est ainsi textuellement attirée sur eux : chacun de ces Sons exprime et transmet un sentiment, une émotion ou une pensée ; l'auteur le note lui-même, par exemple, au sujet des gémissements humains : "je vais gémir comme tous ceux qui moult aiment"(1795). Ainsi les "cri", "tapage", "hurlements" (1423,71,1445) sont les expressions vocales ou humaines du désir d'obtenir un résultat ( exciter les chiens de chasse, rabattre les bêtes chassées ou montrer sa joie (47,64); les rires (69), la "liesse douce à l'or" (1022), la "noise" ( : tumulte -134), les chants, les paroles (63) transmettent le bonheur ou la moquerie (316,464) ; qui " marmotte" (1750) indique ainsi ses tourments; qui s'esclaffe (1479) : la raillerie...
Les animaux eux-même, nous le voyons, par les Sons qu'ils émettent, font peur ou pitié ; ils sont déchirants, répétitifs ; aboiements, gémissements ; ils "jettent des anathèmes" même, ainsi (1721); ils "aboient, crient et glapissent", montrant par là leur douleur (1453); leurs "grognements" (1442) vocalisent la fureur... Les oiseaux qui "chantent à tue-tête" (509) expriment leur "déduit" (510); ceux qui "pépient" le font par "peine du froid"(747) ...
Les instruments de musique ("trompes et macaires et pipeaux" (1016), ou  cors (1165 etc.) peuvent également traduire des émotions ; ils se substituent alors à la Voix, ou l'aident ; l'auteur n'indique-t-il pas explicitement que certains chasseurs "jouent du cor pour le rappel" (1466) alors que d'autres crient, "qui n'avaient point de cor"(1914) ? Ce pour s'exciter les uns les autres, exciter les chiens ou exprimer leur joie.

LES TONS :

S'y ajoute le Ton, par changements du Son, lorsque la Voix cherche à moduler le Son pour exprimer divers sentiments.
Explicite, pour cela, dans le texte, le moment où la Voix du Chevalier Vert s'exprime après qu'une "forte toux" ait dégagé sa gorge (308).
Pour les animaux ? Nous observons que les aboiements des chiens peuvent exprimer la souffrance ou tenter de faire peur, et nous apprenons que par les "gémissements et glapissements", les animaux traduisent de manière audible la douleur de leur sort!
En résumant ! La Voix, par Sons et Tons surajoutés, a les fonctions suivantes : elle cherche à susciter des émotions ; elle étonne (242) , fait "peur"(1442), calme par affection (1774); elle réconforte ou excite (1428), exhorte (984), provoque le rire, et fait même changer une "tournure d'esprit", un mode d'être (1475); elle transmet des émotions en partage (pour relier, appeler, les faire connaître); elle transmet du Sens : des connaissances, en "enseignant"; et du débat... Elle rapporte des évènements (1436) et, ultimement, fait prendre conscience du silence !
Le Ton peut-être "courtois" (1662), "poli" (974) ; au besoin, la voix peut se faire "implorante" (1839,341)... Mais attention! Elle ne saurait prendre, dans la bouche de Gauvain, aucune de ces multiples Tonalités que l'auteur répertorie au fil des pages afin d'opposer les animaux "inconscients" ou les êtres ordinaires à son Héros extra-ordinaire! Ainsi, pour lui, ni de Ton plaintif, bruyant (1623), excité, excitant, colérique, sévère (1291), mignard (1480), sauvage (1423), ni celui d'un débat, de la colère, de la hargne (1724) ; ni d'ambiguïté comme des "réprimandes sous couvert de paroles plaisantes"(1744) !
Mais voyons que le Ton, comme le Son, ont également une autre fonction : non seulement ils expriment, entraînent ou créent des émotions, comme nous l'avons déjà vu,... mais ils détournent également ainsi l'être de l'expression directe, de la "parole moult vraye", de la "pure parole", des "paroles vrayes" (69,1261,1766)... ou de la " ferme pensée" de l'origine de sa force (945) : en un mot, de l'Inspiration, donc de la Voie ! Observons, justement, la faute de Gauvain : alors qu'elle n'est pas encore acceptée par lui comme évident (il a tu avoir reçu un cadeau de la femme de son hôte, après avoir donné sa parole de ne rien lui cacher), elle va se traduire, vocalement, par un changement de Ton (2502): il grogne de honte, "de grief  et de graigne" (peine et colère)...

DES PAROLES MUETTES :

C'est ... la Voix des choses !
Les émotions peuvent parfois aussi s'exprimer plus physiquement encore: le sang qui afflue à la face du roi Arthur n'est-il pas manière (inconsciente) de dire: je suis honteux  (2503) ?
Sans même avoir à évoquer la morphophysiognomonie, pensons à l'expression :  cette image parle d'elle-même !
Des telles paroles "muettes" extérieurement, nous en découvrons d'autres dans ce texte : Gauvain n'est-il pas sûr, face à la "gorge nue, au buste exposé davant et darrière aussi" de la femme de son hôte, celui-ci étant absent, et avant même que cette Dame ne révèle verbalement (vocalement!) ses intentions du fait qu'elle veut entendre de ses "lèvres des mots d'amour et se voir enseigner quelques signes de l'art de fin amor" ? (1527).
Un cheval "piaffe"-t-il ? Gauvain entend par là qu'il est "en pleine forme" (2049)... Les "soies" du sanglier (1587) "se dressent"-elles? C'est que l'animal va "foncer"... Un coq chante-t-il ? Sa voix lui indique "l'heure cruciale avant que le jour vienne" (2008)... Les cloches sonnent-elles ? (931) : Vêpres !...Les aboiements des limiers sont annonce ("breued" : bruitée !-1435) ; et chaque sonnerie spéciale de cor est voix exprimant un moment de la chasse ; les sons se nomment d'ailleurs, alors, des  mots : "mote" (1364).
Mieux encore: combien parlent les sourires, les gestes (un salut, un baiser, une révérence), les idiosyncrasies, telles que "se signer pour être sauf"(1202,763), toper (1108). Et les vêtements aux multiples ornements symboliques de Gauvain, la couleur du Chevalier Vert et de son cheval, une bague, un gant pour maintenir le souvenir de son propriétaire, une ceinture qui deviendra "Signe" de la Cour du Roi Arthur (2505 etc.) ?... Et ce Pentacle sur le bouclier de notre Héros (que l'on nommera, en héraldique, "pièce parlante" !) ?
Tous, comme ce dernier "symbole de fidélité" (626) transmettent leurs messages par des images, décodées ensuite par la voix intérieure de chacun... Que de Signes alors, que l'on pourrait nommer véritablement  idéogrammes, qui parlent à l'imagination, la véritable imagination, celle où se trouvent les connections des symboles ! Le Moyen Age y était habitué, la position des doigts, dans les représentations christiques, ou  celles des mains et des pieds dans les miniatures, étant, par exemple déjà,  un véritable langage ! (Note 4). Et voyez aussi ce Pentacle qui, sur le bouclier de Gauvain, indique qu'il est homme de "parole moult vraye" (636) ! Nous ne pouvons que penser alors  aux mudra des mains, à la signification bien précise, dans l'iconographie du Bouddha ou dans les danses de Bali ...
En réalité, ils sont tous, et tout simplement, ces Signes, les manifestations visibles des sentiments, des besoins réalisés, des lois naturelles : de simples "choses" que l'être humain décode a contrario de leur création ! Tout n'est-il pas symbole et symbolique ? Tout : c'est-à-dire les aspects, les expressions et les attitudes des êtres comme des choses. L'auteur en est particulièrement conscient et certain : ne prend-il pas grand soin, "même si cela (le) retarde" ! (624), d'expliquer en détail, en 40 vers !, ce que signifie le Pentacle et ce qu'est, par cette expression symbolique de son attribut, un homme "parfait" ? De même nous expliquera-t-il tous les sens du Baudrier, cette ceinture "témoin" de la faute de Gauvain...
Nous nous approchons d'une autre forme prise par la Voix, et ce, par l'intermédiaire de certains codes sonores qui parlent à l'oreille de celui qui connaît leur sens symbolique : à mi-chemin entre les Sons, Tons et vocables, nous entendons les "hay" , "war" (1558) signifier : "on retient" . Et ces autres "he" et "hay" ? : on poursuit (1445) ; les "hallalis" et "huées" (1602) ?: la prise ;  et les "taïauts", les "halawed" : nous voyons ! (1718).

Nous nous sommes approché, évidemment, de l'étape suivante de codification des Sons et des Tons qu'est l'élaboration des Paroles extérieures, composées de Mots (notons que l'introduction des Consonnes parmi  les voyelles en est la marque, ce que notent toutes les Traditions conscientes d'une Science des Lettres). La Chanson, mêlant les deux, est un intermédiaire fort présent dans ce poème, mais sur laquelle nous n'insisterons cependant pas ; par contre, observons que l'auteur, par ses vers allitératifs et les répétitions de certains thèmes tant euphoniques que structurels, établit également cet intermédiaire de forme "musicale" ; de plus, le fait qu'il insiste sur la juste transcription des mots et des sons nous permet de percevoir qu'il a bien conscience de la présence de la Voix qui "chante" dans les mots.

LES NOMS :

Tout comme Shakespeare le fera par la suite, notre auteur insiste beaucoup sur l'importance du Nom... et du Renom (310): on verra cela dans tous les Contes du Graal! Le Nom est un attribut important et l'on comprendra que cela est surtout à l'origine étymologique de chacun: il vocalise un message et peut être, de plus, porteur d'une plus ou moins grande "renommée", celle de Gauvain étant reconnue par la Dame (279) qui insiste: "Sire Gauvain vous estes, que tout le monde loue partout où vous passez" (1226); " si vous estes Gauvain, vous estes réputé le plus noble de votre temps " (1520), elle en jouera: " que vous soyez Gauvain est sujet au doute" (1293) pour tenter de parvenir à ses fins... Cette même valeur d'attribut du Nom est transmise par le Chevalier Vert, déclarant: "Viens, ou tu auras nom récréant comme il sied" (456). Le Nom est donc une VOIE pour que l'on VOIT le message qui est à trans-mettre (pensons à l'expression: " je vois ce que vous voulez dire ...")!
Celui de Gauvain sera donc utilisé, dans ce poème, comme, le Héros qui le porte, en tant que Modèle symbolique du Chevalier " le mieux venu du monde". Voilà pourquoi le Chevalier Vert l'appellera publiquement "par son nom" (967) ; et c'est pour cette même raison que Gauvain interrogera ainsi le Chevalier de Haudésert: "Quel est votre vray nom et plus rien ne demande!" (2443).
Quant au Nom des choses, l'auteur, dont le vocabulaire est prodigieusement précis et riche, surtout pour les scènes de chasse et de découpe du gibier, se veut toujours très exact: " le nomme de son nom comme ores il se nomme" (10)," du nom que je crois estre vray" (1347)..."appelé par savoir" (664), rapporte-il, affirmant ainsi transmettre la Voix sans mêler ses propres pensées et interprétations de son imagination; il transmet simplement tout "comme il reçut" (31) les mots et les histoires... N'est-il pas, aux dires d'autres chevaliers, "le père parfait" de la bonne éducation, usant des "termes sans taches d'un langages châtié" (917)?

LES PAROLES AUDIBLES EXTERIEUREMENT :

Que transporte la Voix par les Paroles? Des Noms chargés d'histoires (Merlin, Guenièvre, Arthur, Troyes, ect...) et de renommée; des mots importants : des symboles "évocateurs"! Des symboles d'objets et de pensées, telles que "j'aime"  (2095), "je sens" (2193)... Par ces Sons élaborés, ces Mots, ces Paroles, la Voix code des faits, donne des explications (sur des lieux dangereux, par exemple – 2097); elle aide à jouer, à faire jouer, à libérer des pensées (plaisanteries – 1954, " galéjades"-1957)... Elle transporte des Liens entre les Mots, entre les Etres et appelle à la connaissance des Liens : elle questionne, débat, établit relations et pactes, vœux, dons, louanges, même avec le mensonge, des fourberies"...Tout le poème en joue! De telles Paroles produisent des effets très précis: peur, joie, dynamisation, calme, étonnement, honte naissent des Mots qu'elle transporte et qui la transportent! Elles permettent aussi l'Enseignement (don de Signes et Significations) qui est, pour le Moyen Age, le rappel des Liens (avec les récits du passé, les paroles et conseils de Luy qui bénit chaque mot" (1292) ou de "Chryst" auquel on se "recommande" (1307), avec les Vérités traditionnelles, la justesse des pensées, des faits et des lois universelles... ou avec le Connaissant qui met "en garde" (2118)...
Ainsi se transmet, de bouche à oreille, de vision en audition, par ces manifestations de la Voix unique, la Voie d'accès à la Perfection du Chevalier ou à la conscience des imperfections de la Voie obstruée par l'impureté des "cinq sens"... Voie constamment maintenue par la Voix... En effet maintenir la célèbre Chaîne des êtres humains, cette Chaîne imagée par cette Ceinture symbolique, "renom de la Table Ronde" (2519), que toute la cour d'Arthur s'engage à porter désormais, voici bien l'ultime raison d'être de la Voix originelle! De manière inaudible aux oreilles, mais toujours tellement expressive pour le mental, toute image évoquée est chargée d'une histoire (d'un passé, d'une signification, de Noms, de Mots, de paroles) qui rappelle sans cesse les lois de la Réalité du plan profane comme du plan transcendantal..., et ce par son extrémité même également: le Silence!...

LA VOIX DU ...SILENCE :

C'est en effet dans cette absence de manifestation de la Voix, possible uniquement parce qu'existe la Voix, bien évidemment, que réside le point essentiel de l'imperfection de Gauvain. Nous le voyons, à la fin de son aventure plein de regrets et de remords... Il est certes, un Chevalier "parfait" mais le "but" de la Table Ronde étant de découverte du Graal, nous concevons bien, grâce à ce texte, qu'il ne saurait y parvenir; ce que prouveront tous les autres récits le concernant... En effet, double est le Silence: silence extérieur (or on n'entend beaucoup Gauvain parler, à son retour de " conter merveilles"!-2494) et silence intérieur (or on suppose facilement que ses pensées sont fort agitées, puisqu'il "grogne" et "souffle quand il (doit) parler de son "manque de loyauté"-2499)... La réflexion du Chevalier Vert prend donc tout son sens, qui lui assurait que sans pensée, ses découvertes seraient facilitées (" et si je ne dis mot (pour t'informer et te donner des Voies) tu n'en marcheras que mieux"... "Tu n'as plus besoin de chercher "-410)...
Faut-il rappeler, à ce propos, que "l'aventure" des Chevaliers signifiait l'ouverture à ce qui pouvait leur advenir, c'est-à-dire à la fois à l'inspiration "divine" intérieure et aux messages des évènements ou des sages rencontrés?... Nous retrouvons là les bases de toute la philosophie religieuse chrétienne: nous lirons facilement ces directives dans des Boèce, Saint Bonaventure, Saint Ancelme, Abélard, Maître Eckhart; sans parler de leur maîtres arabes ( al-Farâbi, al- Gazali, etc...)!
Revenant à notre texte, nous devenons alors plus attentifs à certaines remarques qui nous paraissaient anodines. Nous comprenons mieux, par exemple, l'insistance de l'auteur sur les difficultés de transmission de la voix humaine ou par les Paroles qui tentent, elles, de nous transmettre leur message; " en parle qui pourra" (209)..." Il ne pouvait dire" (2183)..." Ce serait tâche ardue que d'en le dixième" (719)..." Il souffrit quand il dut en parler "(2501)...

La Voix le voit, n'est pas toujours et ne doit pas toujours être audible: il faut parfois mieux "taire" (1863), garder un "secret" (2128) pour demeurer "loyal".
Autrement, c'est soit la voix trop "dure", "pire que tout" (1792) pour êtres ordinaires, soit la voix volontaire, la voix personnelle, distorsion de la Voix originelle par les pensées humaines, et qui donnera des paroles étouffées par la peur ("estonnés à sa voix, assis comme des pierres, dans un silence surprenant" (243) ou des paroles " de fiel" (2302). Mieux eut-il valu souvent qu'elle fut tue, alors, cette voix trompeuse! Ce fut celle de la Dame à l'égard de Gauvain, après celle de "Dalyla" pour "Samson" ou d'Eve pour Adam (2416)...
Ainsi est reconnue et acceptée la relativité de toutes choses, donc des paroles émises de la Voix... Ainsi est reconnue et acceptée ( et même glorifiée pour son message) la relativité de la "perfection" de Gauvain (notions l'étymologie de ce mot, qui expliquerait de manière incroyablement concise pour ce que nous venons de déduire!)
Pour éviter ce piège de la Relativité, cette possibilité de ne pas transmettre rigoureusement ce que la Voix veut transmettre, l'auteur nous expose une solution; celle qu'il a choisi lui-même! Délaissant la Renommée d'une Table Ronde, du titre de Chevalier et même d'auteur de ce poème en taisant son nom ( anonymat)...; il transcrira seulement et aussi parfaitement que possible " ceste aventure" (2522) comme elle lui fut contée (31) et comme" les livres de Brutus en portent témoignage" (24523)...Nous retrouvons là un thème récurant dans Chrétien de Troyes ( " voilà toutes les aventures qu'il a entendu conter et vous n'entendrez rien de plus, ce serait  ajouter des mensonges "(Chevalier au Lion) et l'exposition  du cheminement classique du Héros en tant d'ouvrages célèbres; celui de Lancelot perdant son cheval et abandonnant " heaume et écu et épée et glaive" attendant que "Notre Seigneur lui envoie de l'aide" (Queste du Grall..., le Philosophe autodidacte" de Ibn Tufayl ou L'Amant parfait" de " la Chasse d'amours"( O. de Saint-Gelais)...

CONCLUSION:

Le chant de transmission des vérités impersonnelles, de la "loi naturelle" (dira R.Lulle), découverte à chaque instant par "ordonnance naturelle" est toujours nettement présenté comme l'ultime action possible, la seule Voie d'expression!
Ainsi  le cheminement  et ses preuves (la voies) débouchent (!) sur la Voix, tandis que la Voix (de l'inspiration) donne la Voie pour l'élaboration de l'éternelle alternance du binaire naturel (les bons et les mauvais, les épreuves et le repos, la joie et les conflits, l'intérieur et l'extérieur) qui conduit à la réceptivité consciente et acceptée à la Voix unique de l'inspiration! C'est le passage (Note 5) de la Voie du Chevalier ( action et épreuves pour atteindre à la Réceptivité), Voie dite plus précisément de la Chevalerie terrestre et, dans maintes traditions : " du Guerrier" .... A la Voie du Contemplatif, du Moine, du Bienheureux" ("entièrement impassible", dira Maître Eckhart) pour le passage à la Chevalerie " célestielle" où la Véritable Action juste et les parole " Vrayes" sont accordées!...

 

Emmanuel - Yves Monin

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Notes:

1 – Textes utilisés: en moyen-anglais: Sir Gawayne and the Grene Knyght. Toltien and Gordon édit. Clarendon Press 1967. En Anglais moderne: Sir Gawain and the Green Knight. Th. Bancks, Jr. in Britch Literature (H. Spencer) . D.C. Heath edit. 1951. En français: Gauvain et le Chevalier Vert, trad. Alma L Gaucher Le point d'Eau edit. 1990
2 – Voir notre : Hiéroglyphes français et langue des Oiseaux. Le Point d'Eau édit. 1982
3 – René Guénon : Etudes sur la  Franc-maçonnerie- tome 2 et Le Roi du Monde – chap.5
4 – cf. Le Langage de l'image au moyen Age: François Garnier. Le Léopard d'Or édit. 1982.
5 – notre : De la Chevalerie à la Libération Le point d'eau édit 1990.